Celle dont je tairais le nom

Celle dont je tairais le nom

Il y a quelques jours je me suis rendue en Normandie, ma région natale. Une région que je ne connais presque que de nom car je n’y ai quasiment pas vécu. Ce mini séjour, en plus de nous offrir un réel petit bol d’air après une année de boulot intense et avant d’attaquer nos travaux de rénovation de cuisine avait aussi pour but, pour moi, de revenir sur mon passé, d’exorciser certains de mes démons… Je n’ai pas pu aller au bout de ce voyage (merci la météo normande) mais déjà ce petit bout de chemin m’a fait comme un électrochoc. A peine avais-je pris la route, cette route que j’ai fais tant de fois pour me rendre chez mon père que les émotions sont remontées à la surface et que cet article s’est quasiment écrit tout seul, dans ma tête.
Pourquoi le coucher sur clavier alors ? Pourquoi le rendre public ? Parce que je crois que ce blog est et sera toujours pour moi un espace qui me sert aussi de thérapie (mais pas que, heureusement). Que c’est par l’écrit que j’arrive le mieux à laisser le flot de mes émotions se déverser.
Cet article sera probablement l’un des plus intimes que je n’ai jamais écrit, peut-être même trop intime pour être publié mais tant pis, j’en ai viscéralement besoin. Ces mots sont gravés en moi et je sais que tant que je n’aurais pas appuyé sur la touche “publier” cela me hantera. La conclusion de ce récit très (trop) personnel c’est une réelle prise de conscience. Peut-être, je l’espère, qu’elle fera écho parmi certain(e)s d’entre vous.

Le mythe de la marâtre

La marâtre a et aura probablement toujours mauvaise presse. De la cruelle reine dans Blanche-Neige à l’impitoyable épouse du père de Cendrillon, l’image de la méchante belle-mère peut malgré tout sembler un peu dépassée aujourd’hui. Les familles recomposées représentent 10% de l’ensemble des familles parentales. 1 enfant sur 10 vit dans une famille recomposée et cela n’a vraiment rien de dramatique ! Cela peut même heureusement très bien se passer.
Mon fils lui-même est un enfant qui vit dans une famille recomposée, comme bon nombre de ses camarades de classes et il ne s’en porte pas plus mal.
Du plus loin que je me souvienne, je n’ai pas l’impression d’avoir souffert du divorce de mes parents. Je n’avais pourtant que quatre ans lors de leur  séparation mais l’on m’a toujours expliqué les choses et je n’ai pas souvenir d’avoir réclamé que mes parents se remettent ensemble. Je n’ai jamais souffert de la séparation de mes parents mais ce sont ses conséquences qui m’ont laissé des traces.
Notamment parce que mon père s’est très vite remis en couple avec une femme qui m’a rendue extrêmement malheureuse. La marâtre, comme dans les contes pour enfant, celle qui déteste la petite fille de la première union, la traite comme une souillon et lui fait bien sentir qu’elle n’a pas sa place dans cette nouvelle famille.

Le vilain petit canard

Dès le départ, cette femme, dont je tairais le prénom et que j’appellerais donc “cette femme” m’a vue comme une ennemie.
Extrêmement jalouse et très probablement follement amoureuse de mon père, elle ne supportait pas ce qui pouvait rattacher celui-ci à sa “vie d’avant”. Elle détestait évidemment ma mère et moi par conséquent, mais aussi ma grand-mère (la mère de mon père).
Lorsque j’étais toute petite et que mon père venait me chercher chez ma maman, cette femme refusait de sortir de la voiture. Elle restait assise, lunettes noires sur le nez et chronométrait mon père qui lui se pressait d’échanger quelques politesses avec ma mère (avec qui il avait, malgré tout, conservé de bons rapports).
Du plus loin que je me souvienne, je vivais ces scènes avec une immense appréhension, comme si on m’envoyait au goulag. Je me faisais toute petite, encore plus petite que je n’étais, discrète surtout, le plus discrète possible. Pourtant j’étais contente de voir mon père, comme une petite fille de cinq ans peut l’être. Lorsque nous partions enfin de chez ma maman, pas un mot ne m’était adressé jusqu’à ce que nous arrivions chez eux. Ensuite, le rituel était toujours le même; je m’asseyais dans le canapé et eux deux restaient debout dans l’entrée, lumière éteinte pendant de très, très, très longues minutes. Elle le serrait dans ses bras, lui chuchotait des choses à l’oreille, ils s’embrassaient, puis elle montait se coucher et je dînais seule avec mon père.
Cela a duré de longues années, jusqu’à ce que mon demi-frère voit le jour et que ma mère et moi déménagions en Picardie.
D’un naturel très timide, ces moments ont probablement forgé en moi cette obsession de ne “pas déranger”, de ne pas trop me montrer, d’observer et de me taire. Surtout, cela a gravé en moi le sentiment que je ne méritais pas d’être aimée, que je n’étais pas digne d’intérêt, pour personne. Aujourd’hui encore, je vis avec ce sac trop lourd pour mes épaules et si j’écris tout cela c’est aussi pour tenter une bonne fois pour toute de m’en débarrasser.

Un père absent

Je n’ai jamais vu mon père de manière très régulière. Lorsque nous vivions tous en Normandie, si, probablement (durant les week-end, les petites vacances…) mais ensuite, lorsque ma mère et moi avons déménagé cela est devenu moins fréquent.
Je ne sais plus trop à quel rythme je le voyais, j’ai le sentiment d’avoir parfois passé des années sans trop y aller puis des années où je passais le nouvel an et deux semaines l’été là bas. Mes souvenirs sont flous.
Ce dont je me souviens, c’est que jamais ma mère ne m’a forcée à y aller. Elle n’a d’ailleurs jamais eu un mot déplacé au sujet de mon père et de sa femme devant moi, jamais. Je savais que c’était important pour elle que je “vois mon père” et de mon côté je pensais faire mon devoir. Muée par l’espoir de créer un lien avec lui, que la fois suivante se passerait mieux… J’ai espéré longtemps, très longtemps…
Une fois parties de Normandie ma mère et moi, ce fût à nous de faire le trajet pour que je me rende chez mon père. Lui ne se déplaçait pas. Il vivait dans la maison de cette femme, avec mon demi-frère et la fille de cette femme, qui avait un an de moins que moi. La maison qu’elle avait acheté avec son premier mari et que mon père a entièrement retapé de ses mains jusqu’à ce qu’ils changent à leur tour de région à la retraite.
Le trajet entre nos villes respectives, que j’ai donc refait il y a quelques semaines était pour moi le sas dans lequel ma transformation s’opérait. De petite fille certes solitaire, timide et réservée mais coquine, volubile quand ça lui prenait et joyeuse je me transformais en être invisible. Plus un son ne sortait alors de ma bouche et ce pour toute la durée ou presque de mon séjour chez eux.
Lorsque j’arrivais, je posais mes affaires et j’essayais de me fondre dans leur vie, dans ce lieu qui n’était pas chez moi et que jamais au grand jamais on m’a invité à considérer comme tel. J’étais là de passage. Je n’avais pas le droit d’ouvrir les placard, pas le droit de me servir moi-même, pas le droit de toucher à quoique ce soit sans demander la permission.
Et mon père dans tout ça ? Que faisait-il ? Que disait-il ? Rien. Mon père est quelqu’un de très discret, de peu causant, qui toute sa vie s’est laissée dicter sa loi par cette femme. Je me souviens encore comment il se cachait dans sa voiture pour écouter du metal parce qu’elle le lui interdisait. J’étais folle de joie lorsque j’avais la chance de me retrouver seule avec lui, en voiture et qu’il passait ses groupes préférés, devenus les miens ensuite ! AC/DC, Metallica, Scorpions, les Guns, Deep Purple…
Pourtant, il était conscient que quelque chose n’allait pas. Je me souviens encore, peu de temps après la naissance de mon demi-frère, nous étions seuls lui et moi chez eux et il a appelé ma mère. Jamais il n’a su que j’avais entendu cette conversation et pourtant, discrète comme j’étais, je m’étais glissée derrière la porte pour l’espionner. Je me souviens encore des mots qu’il a prononcé tant ils m’ont glacé le sang. Il a dit à ma mère “je ne sais plus quoi faire, elle est folle !”
J’ai eu peur et en même temps je me suis dit pour la première fois que ce n’était finalement peut-être pas moi le problème ! Je ne sais pas ce que ma mère lui a répondu ce jour là. Ce que je sais c’est qu’aujourd’hui encore mon père et cette femme forment un couple. Je leur souhaite d’être heureux. Vraiment. Je pense qu’ils le sont d’ailleurs. A leur manière.

Pas à ma place

Leur vie n’a jamais été la mienne et jamais ils n’ont fait quoique ce soit pour que je m’en sente membre.
Le seuls échanges que j’avais avec mon père à cette époque se résumait à une seule et unique question qu’il me posait à chacune de mes visites “alors tes notes ?” Je détestais cette question, je lui en voulais tellement de me la poser ! Elle me rendait nerveuse alors que j’étais toujours dans les meilleures de ma classe, comme si je passais un examen, lui devenant le jury. Mais comme c’était le seul moment ou presque pendant lequel on se parlait alors je faisais durer la conversation, je donnais des détails là où il n’y avait pas grand chose à raconter. Le reste du temps c’était elle qui parlait, pour ne rien dire, pour me questionner, pour me sonder, voire… me blesser.
Je crois au fond que me mon père n’a jamais trop su comment me parler, quoi me dire, comment engager la conversation. Je ne lui en veux pas, je sais qu’il est comme ça. On est pas très doué à l’oral de ce côté-là de ma famille.
Moi, je lui écrivais. C’est de là, je crois, que ma faculté à écrire mes émotions, mes sentiments est née.
Dire c’est difficile, je préfère écrire.
Alors je lui écrivais, je lui racontais ma vie, mes copines, mes copains, les anniversaires, les vacances, mes premiers amours… Je lui écrivais comme pour rattraper tout ce que l’on ne se disait pas, comme si je pouvais me confier à lui alors que nous nous connaissions à peine.

Après chacun de mes séjours là bas, lorsque ma mère venait me chercher, le trajet du retour se passait toujours de la même manière. Je disais au revoir, je montais dans la voiture et à peine étions-nous arrivés au bout de la rue que je fondais en larme et ce jusqu’à notre retour chez nous, chez moi. Deux heures de larmes et de paroles pour expulser tout ce que j’avais sur le coeur, tout ce que j’avais ressenti et enfoui durant ces quelques jours.
Tout devait sortir. Tout.
Ma mère le savait et avec mon beau père, quelques années plus tard ils avaient mis au point une combine, ils me laissaient pleurer, parler puis… m’emmenait visiter un truc, n’importe quoi pourvu que ce soit  sur la route et que ça me change les idées. Ils ont même emmené ma meilleure amie avec eux une fois !

Les réveillons maudits, les vacances sur écran

Je passais assez peu de temps là bas, mais cela suffisait à me faire me sentir comme une merde.
D’ailleurs, le surnom que cette femme donnait à mon père résume assez bien sa manière d’être et leur façon de s’aimer. Longtemps, très longtemps elle a appelé mon père “ma crotte”. Elle a passé des années à le rabaisser, à lui dicter sa conduite, ce qu’il avait droit de faire ou ne pas faire…
La perversion narcissique dans toute sa splendeur.  Et moi, j’en ai récolté les dommages collatéraux.
Je n’étais pas chez moi, je dormais sur un matelas pneumatique et je n’avais droit à rien ou pas grand chose. Dès mon arrivée, j’avais droit à la traditionnelle soirée diapo durant laquelle je devais sourire en regardant combien ils avaient passés de bonnes vacances, combien ils s’étaient amusés à DisneyLand où ils allaient chaque année quand moi j’ai dû attendre d’avoir 18 ans pour y mettre les pieds pour la première fois (et sans eux) !
Je devais vivre leur vie, par procuration, par écran interposé . Cette vie dont je ne faisais absolument pas partie. Une seule fois je crois, lorsque j’étais adolescente, elle m’a proposé de partir avec eux. Une seule fois. Mais c’était trop tard ! Leurs vacances toujours au même endroit, toujours les mêmes choses, merci mais non merci. C’était quand j’étais petite, lorsque j’aurais pu créer des souvenirs avec eux et que cela aurait eu de la valeur que cela aurait compté, pas à quinze ans !
Le pire c’était au Nouvel An. Je refusais catégoriquement d’y aller pour Noël.
Noël, pour ma mère c’est sacré et il était hors de question que je le passe loin d’elle ! J’allais donc chez mon père pour le Nouvel An et je crois n’avoir jamais passé de bon nouvel an là bas. Jamais. Parce que ça se passait toujours de la même manière. Toujours.
Les petits fours, l’apéro avec l’ouverture surveillée de mes cadeaux de Noël qui m’attendaient depuis une semaine sous le sapin (parfois des trucs chouettes, parfois des trucs publicitaires…à vrai dire je m’en foutais de ces cadeaux), les mercis auxquels mon père répondait systématiquement “oh ce n’est pas moi, c’est elle !” puis, d’un coup… sans même avoir touché au repas, une quelquonque excuse (migraine, fatigue…) qui la faisait disparaître. Elle allait se coucher, se faisait monter un plateau repas par mon père et nous nous retrouvions comme trois ronds de flans, mon demi frère, la fille de ma belle-mère et moi. Jamais nous n’avons attendu les douze coups de minuit, jamais nous avons célébré quoique ce soit. Pire, c’est qu’ils avaient l’air d’avoir l’habitude puisque je me souviens d’une année, alors que je n’étais pas venue depuis longtemps, le même cirque, les mêmes rituels et mon demi-frère et la fille de ma belle mère qui, à peine le dos de mon père tourné se sont empressés de s’enfiler la bouteille de champagne au goulot en se marrant comme des imbéciles. Ils ne m’en ont évidemment pas proposé et j’aurais refusé si ça avait été le cas. Deux sales gosses qui eux aussi m’ont éludée, évincée, mise à part toute notre courte vie passée ensemble. Eux étaient blonds aux yeux bleus, eux avaient la chambre parfaite, la garde-robe parfaite (à base de Jacadi et Petit Bateau), eux jouaient de la musique (tradition familiale oblige) quand moi je refusais toute activité extra-scolaire que l’on me proposait (mon petit côté rebelle, déjà), voyait ma famille paternelle que je connais à peine et connaissait tout le monde, eux avaient tous les jouets dont je rêvais et refusaient de me le prêter. Lorsque j’étais chez ma mère je n’étais pas malheureuse mais dès que j’entrais en contact avec leur monde à eux je me sentais différente, à part, pas normale, et on ne se privait pas pour me le faire ressentir aussi.
Je me souviens comme si c’était hier des deux fois où j’ai haï cette femme du plus profond de mon être. Habituellement je rejetais toujours la faute sur moi, c’était forcément moi qui n’étais pas assez bien pour eux, moi qui ne vivais pas dans le même monde, moi qui devais comprendre, attendre, un jour oui il m’aimerait, mon père m’aimerait !
La première fois, nous avions eu un accident de voiture avec ma mère, juste en bas de chez mon père. Il ne nous restait plus qu’une rue à monter et un chauffard a grillé un feu rouge alors que ma mère passait. Le choc n’a pas été grave mais ma tête a heurté un téléviseur que ma mère devait ramener à mon père et qui se trouvait à côté de moi dans l’habitacle. J’étais sonnée et surtout j’avais eu très très peur. Je me souviens de cette scène comme si c’était hier, moi qui n’ai quasiment pas de souvenirs de mon enfance. Ma belle-mère n’a évidemment pas laissé ma mère entrer chez elle et l’a laissée repartir comme elle était venue. J’étais morte d’inquiétude de savoir ma mère seule sur la route après ce choc. Je crois que je suis allée me coucher immédiatement, sans manger tellement j’étais sonnée. Le lendemain alors que je faisais l’une des corvées qui m’était assignée lorsque j’étais là-bas ma belle mère est venue me parler et m’a posé des questions sur l’accident, sous-entendant que c’était forcément de la faute de ma mère. Les mots qu’elle m’a dit ce jour là sont restés gravés. Jamais une adulte n’aurait dû dire de telles choses à la petite fille que j’étais alors. Ses mots m’ont traumatisée. Une immense colère s’est alors gravée en moi et ce jour là j’ai su ce que le mot “haïr” voulait dire.
La deuxième fois, c’est lorsque j’ai entendu cette femme parler de ma grand-mère paternelle. C’est la seule et unique fois où je me suis mise en colère contre elle. C’était trop. Ma grand-mère était à l’époque la personne que j’aimais le plus au monde. Entendre cette femme parler de ma grand-mère, la mère de son mari dans les termes qu’elle avait employés m’a déchiré le coeur. Je me souviens être partie en courant, et lorsqu’elle est venue me voir, je lui ai craché au visage combien elle m’avait blessé, combien j’aimais ma grand-mère et qu’elle n’avait pas le droit de parler d’elle comme ça ! Je crois que cette fois-ci, elle a su lire ma détresse, elle a essayé de se justifier en me disant que ma grand-mère n’était pas si parfaite que je le pensais mais je n’ai rien voulu entendre. Pour une petite fille, sa grand-mère reste sa grand-mère, peu importe les histoires d’adultes. Je crois que c’est la première fois que cette femme a essayé d’être gentille avec moi.

Quelques temps après cet incident, cette femme a voulu faire un portrait de moi afin de l’offrir à mon père. J’avais 13 ans et je portais une robe dans laquelle elle me trouvait très jolie. Mon corps changeait, devenait celui-ci d’une jeune femme, elle l’avait remarqué et m’avait fait des compliments. J’ai accepté de poser pour elle. Puis, longtemps après je lui ai demandé où était la photo. Elle m’a répondu qu’elle ne l’avait pas finalement pas fait encadrer. La raison ? Sur mon visage se lisait toute la tristesse et la détresse que je ressentais lorsque j’étais chez eux. J’étais pourtant persuadée d’avoir souri lorsque la photo avait été prise mais aucun sourire ne s’était affiché sur mon visage, jamais je n’ai su faire semblant. Cette photo nous a fait un choc, à toutes les deux.

Quelques années de répit

A l’adolescence, quelque chose a changé. Peut-être ne représentais-je plus de menace, peut-être qu’au bout de dix ans de vie commune avec mon père, elle estimait qu’il était bel et bien à elle, peut-être avait-elle suivi une psychothérapie, je n’en sais rien. Toujours est-il que cette femme est devenue un peu plus gentille avec moi. Je devais toujours faire les corvées que l’on me demandait (ce que je préférais c’était aider mon père au jardin ou dans les travaux de la maison), elle s’intéressait un peu plus à moi sans chercher à trop me critiquer et j’avais même droit à quelques sorties ! J’ai même eu droit à une ou deux sorties shopping en tête à tête avec elle, je devais avoir 14 ans… Elle a insisté pour m’offrir des fournitures scolaires. J’étais terriblement gênée, comme coupable de recevoir un tel honneur. Et puis, je ne sais plus trop pourquoi mais c’est à ce moment là que j’ai décidé de ne plus y aller. J’avais 14 ans et je n’en pouvais plus de ces semaines à m’ennuyer, à faire le ménage, des travaux, à ne pas me sentir à ma place. Je voulais passer du temps avec mes copines, quitte à rester chez moi tout l’été ! C’était toujours mieux que d’aller chez eux où de toute façon je ne voyais rien de la ville.

La goutte d’eau

Pendant plusieurs années je ne les ai plus revus. Et puis, lorsque j’ai rencontré le futur papa de mon fils, j’ai voulu leur présenter. Toujours cet espoir à la con que quelque chose changerait…
Je me souviens très bien appeler pour annoncer notre venue, je me souviens très bien qu’elle m’a demandé s’il y avait des choses que mon copain ne mangeait pas. Je me souviens très bien avoir répondu “il déteste tout ce qui vient de la mer” et je me souviens très bien l’ambiance pourrie qu’il y avait lorsque nous sommes arrivés. A l’apéro ça allait encore, chacun essayant de faire connaissance… Puis le moment de passer à table et cette incompréhension devant un menu 100% poisson ! Ça a fini comme toujours, elle a disparu, prétextant une énième migraine, les deux affreux que sont mon demi-frère et sa soeur pliés de rire dans leur serviette de table et moi me levant et demandant à mon copain de partir, tout de suite ! J’étais dans une rage folle. Ce jour-là, je me suis promis de ne plus jamais les revoir.
Mais une petite fille qui cherche désespérément l’amour de son papa peut se montrer bien plus têtue et naïve que ça…

Lorsque je me suis mariée, je l’ai invité, je les ai invités. Ils ne sont pas venus, il n’est pas venu. Il n’avait pas le temps, il n’était pas dispo… Et là ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase… j’ai pris mon stylo et j’ai déversé sur papier tout ce que j’avais gardé en moi depuis toute petite; qu’il ne s’était jamais intéressé à moi, que sa femme était folle et j’en passe et des meilleures… C’est fou comme écrire peut désinhiber !

Il est devenu grand-père

Puis mon fils est né, j’ai envoyé un faire-part et contre toute attente, ils sont venus le voir. Là encore, c’était comme si quelque chose s’était passé, mais quoi ? A partir de cet instant, cette femme a tout fait pour que je me rapproche de mon père. Elle m’appelait souvent, nous avons débuté une correspondance elle et moi par mail, elle m’a invité à venir chez eux avec mon fils. Peut-être ne voulait-elle pas que mon père passe à côté de son rôle de grand-père ?
Ça a fonctionné quelques années. J’étais adulte, j’étais maman, j’avais plus de choses à partager, un tout petit petit peu plus d’aplomb et surtout la naïveté qu’enfin ils m’acceptaient. Je voulais que mon fils ait un grand-père (en réalité il en a déjà un, un fabuleux papi qu’aucun lien du sang ne pourra jamais remplacer mais ça, c’est une autre histoire), j’ai voulu croire à une seconde chance, au changement, à une nouvelle vie.
Nous avons passé quelques week-ends, quelques vacances avec eux lorsqu’ils ont changé de région. Mon fils y est allé seul plusieurs fois et c’est lorsqu’il a commencé à me raconter un peu ces séjours là-bas, que j’ai compris qu’il était entrain de revivre les mêmes vacances que moi et quand enfin il m’a dit “maman, je ne veux plus y retourner” j’ai compris.

Le traumatisme des crépinettes

Lorsque j’étais petite, cette femme avait cuisiné des crépinettes, ces espèces de boules de chair à saucisse entourées d’un filet. Je n’en avais jamais mangé mais bien élevée, j’ai goûté. J’ai détesté ça dès la première bouchée. Je n’étais pourtant pas une enfant difficile mais les crépinettes, vraiment ça ne passait pas. Cette femme, voyant que je ne terminais pas mon assiette m’a demandé de finir mon plat, car “on ne gâche pas !” Je lui ai expliqué que vraiment, je n’aimais pas ça. Elle n’a rien voulu entendre, elle m’a forcé à rester assiste à table, seule, jusqu’à ce que je termine ses foutues crépinettes. J’ai essayé, vraiment j’ai essayé, jusqu’à avoir envie de vomir. Elle m’a menacée mais je n’ai pas pu terminer. Le lendemain matin, au petit  déjeuner mes crépinettes m’attendaient…
Pendant des années la simple odeur de la chair à saucisse m’a donné envie de vomir.
Lorsque mon fils, petit, est allé en vacances chez eux sans moi, je leur avait bien dit qu’il n’était pas difficile mais qu’il détestait les courgettes. C’est comme ça, depuis bébé il n’aime pas ça, ça ne s’explique pas ! Elle lui a fait vivre la même chose qu’à moi ! Malgré les larmes de mon fils, son envie de vomir, ses explications, elle l’a obligé à manger des courgettes (“elle viennent du jardin c’est pas pareil !”) et devant l’incapacité de mon fils à terminer son assiette sans dégobiller immédiatement elle lui a resservi son assiette le lendemain matin, le privant de petit déjeuner.
Le reste du temps pourtant il était plutôt chouchouté, avait droit à de grosses tartines de nutella mais cette incapacité à comprendre que l’on peut ne pas aimer quelque chose, ce chantage alimentaire à la limite de la torture, vraiment c’était trop !

Quelques photos sur un bureau

Y aller a commencé à redevenir une épreuve pour moi aussi, je m’y ennuyais, je m’y sentais jugée, constamment obligée de me justifier de tout. Le dialogue était malgré tout plus simple avec mon père mais somme toute encore très pudique.
Jamais mon père ne m’a dit qu’il m’aimait. La seule fois où je l’ai compris c’est lorsqu’il m’a emmené dans son bureau, sur son lieu de travail de l’époque. J’ai lu la fierté de me présenter à ses collègues, j’ai vu son sourire en disant “ma fille, et mon petit fils”. Je revois ses yeux penauds lorsqu’il m’a montré les photos sur son bureau, une de moi ado, une de moi adulte et une de mon fils. C’est la seule et unique fois où je me suis dit que peut-être au fond j’avais une petite importance pour lui.

Jamais je n’ai appelé mon père”papa”. Je trouvais toujours des stratagèmes pour ne pas avoir à dire ce mot là. Je lui parlais très peu de toute façon. Parce que petite déjà, je savais que ce n’était pas ça, un papa. Parce que les liens du sang ne nous définissent pas, que le vécu prime parfois bien plus qu’un état-civil et que mon père je ne le connais pas et il ne me connait pas non plus. Nous avons vécu chacun dans deux mondes totalement différents que rien aujourd’hui ne pourra réunir.

J’ai de nouveaux pris de la distance il y a plusieurs années de cela. Parce que j’étais malheureuse et mon fils aussi. Les voir ne nous apportait rien au final. Rien que de mauvais souvenirs et de vieilles blessures mal cicatrisées.

La dernière fois que j’ai vu mon père c’était pour lui  présenter l’homme avec qui je partage ma vie aujourd’hui. Je n’avais parlé de rien de ce que j’avais vécu enfant à mon amoureux. Je voulais qu’il se fasse sa propre idée. Nous avons passé une journée là bas. En repartant la première chose que m’a dit mon chéri (qui est pourtant la personne la plus tolérante que je connaisse) fût “mais c’est quoi son problème à cette bonne femme ? pourquoi elle parle à ton père comme ça ? elle est folle ou quoi ?” Je lui ai alors raconté mon histoire, celle que je viens de déverser ici et il a compris. J’ai moi aussi compris que mes efforts étaient vains, que je n’y arriverais jamais, que mieux valait couper les ponts. Les visites, puis les mails se sont espacés et depuis cinq ans je n’ai donné aucune nouvelle, envoyé aucune carte de voeux.

De l’autoculpabilité à l’autocompassion

Cet article n’est évidemment que le fruit de mon ressenti, ma version des choses, la personne concernée aurait probablement des choses à dire pour se défendre, certainement avait-elle des raisons de se comporter ainsi, des raisons qu’enfant je ne pouvais pas comprendre ou deviner, que jamais en tout cas on ne m’a expliqué, à vrai dire je ne veux même pas le savoir, c’est trop tard. C’est la petite fille que j’étais qui a écrit cet article, cette petite fille qui a tant pleuré, à qui il a tant manqué, celle qui a dû se construire avec tout ça, tant bien que mal. Cette petite fille qu’aujourd’hui je veux laisser partir enfin. Sans me retourner, sans culpabiliser, sans continuer à croire que tout cela est de ma faute. Je ne leur en veux pas, je ne ressens absolument aucune colère, juste encore de la tristesse face à tout ce gâchis.
Je ne sais pas ce qu’il adviendra lorsque mon père disparaîtra et je n’ose imaginer ce qui m’attendra alors comme reproches, critiques et jugements. J’espère être assez forte pour savoir me défendre.
A l’heure où j’ai une trouille bleue de perdre de ma maman, j’avais besoin de vider mon sac.

Mais surtout, écrire cet article, ressasser cette histoire, mon histoire, que j’ai déjà pourtant racontée par morceaux, à diverses personnes, l’écrire, là comme ça, la publier et bien cela m’a fait réaliser énormément de choses sur moi. Sur celle que je suis, la manière dont j’ai grandi, dont je me suis construit et les conséquences que cela a encore aujourd’hui sur ma vie. Je réalise et je comprends ENFIN qui je suis. Je prends enfin conscience du pourquoi je suis telle que je suis; pourquoi j’ai toujours cherché à me faire la plus discrète possible, à en devenir presque maladivement asociale fût un temps, pourquoi je vis depuis toujours avec cette peur tenace d’être jugée, pourquoi j’exige autour de moi une extrême tolérance, une immense compassion, pourquoi j’ai tant besoin de l’approbation des autres pour avancer tandis que je rêve de m’en foutre royalement, pourquoi j’ai toujours si peur de déranger, pourquoi je me mets en retrait dès que je sens la moindre contestation, pourquoi je vis depuis toujours avec ce sentiment de culpabilité (pour tout et envers tout le monde… si quelqu’un va mal, c’est forcément de ma faute. Quelque chose va de travers, j’ai forcément fait quelque de “mal”…) qui me pourrit la vie.
Je comprends ! Et quel meilleur moyen d’avancer, de grandir, de se dépasser que d’enfin comprendre les raisons pour lesquelles les choses existent.
Alors c’est vrai, quelques séances chez un bon psy auraient probablement donné le même résultat et ce n’est pas faute d’avoir essayé mais au final la réponse était là, en moi, je devais juste la trouver et je suis fière d’y être arrivée ! Ne me reste plus qu’à transformer cette réponse en nouveaux schémas, en quelque chose de plus doux envers moi.

Cette prise de conscience me fait un bien fou. Ecrire cet article me fait un bien fou. Je me sens comme libérée d’un poids. C’est le premier pas vers la guérison, vers une meilleure version de  moi, vers plus de sérénité, j’en suis certaine.

Merci infiniment aux courageuses/courageux qui auront tout lu, merci à celles et ceux qui ne porteront aucun jugement mais verront là un simple témoignage et un simple besoin de lâcher prise sur le passé pour mieux vivre le présent.

“Donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux pas changer, le courage de changer les choses que je peux changer et la sagesse d’en connaître la différence”

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6 thoughts on “Celle dont je tairais le nom”

  • Ah ce genre de belle-mère, je connais ça aussi (sauf que j’ai eu la chance que ça ne soit pas arrivé quand j’étais enfant, même si j’ai quand même eu mon lot de ce côté là). Une vieille peau autoritaire qui fait ce qu’elle veut de mon père, et qui tente de s’imposer chez nous. Je l’ai surnommée “la sainte Vierge” parce que clairement elle se croit plus importante qu’elle ne l’est. Et au début, j’acceptais (je vis chez mon père) tous ses coups de gueules, mais un jour elle a dépassé les bornes et donc j’ai rompu le contact. La semaine dernière elle a tenté de se rapprocher, et j’ai failli céder. Mais c’est le piège à éviter. Le pire tu vois, c’est que même mon père a reconnu qu’elle est folle mais il reste avec.

    Je sais pas si on peut dire que nos pères sont heureux dans ce type de relation. Je pense surtout qu’ils ont abandonné toute volonté de s’en sortir. Si ta belle-mère est comme la mienne, elle a dû faire du chantage affectif à ton père s’il avait voulu la quitter.

    Tu as déjà parlé de tout ça avec ton père ? Juste avec lui, lui dire à quel point tu en as souffert et que tu en souffres encore ? Même si c’est compliqué, je pense que tu devrais le faire avant qu’il ne soit trop tard. Peut-être lui faire lire cet article. Par contre, je ne vois pas pourquoi ta belle-mère te reprocherait le décès de ton père. De toutes façons, tu n’as rien à te reprocher, c’est toi l’enfant, et les parents écoutent rarement leurs enfants. Ce sera l’occasion pour toi de la sortir définitivement de ta vie (attention à ne pas tomber dans le piège de la belle-mère qui cherche une oreille pour se confier, et qui va en profiter pour s’immiscer dans ta vie pour te la pourrir encore plus).

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    • Non je n’en ai jamais parlé avec lui. Connaissant sa manière de fonctionner je doute que cela puisse être bénéfique. Je lui avais écris une lettre dans laquelle je m’étais “lâchée” mais il n’y a jamais eu de retour. Merci pour ton commentaire

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  • Ton récit est très touchant Mélanie. Un jour un ami m’a dit:”quand on part parfois à la chasse aux souvenirs, ce peut être cruel puisque le but de la chasse est de tuer, mais c’est aussi nécessaire et salvateur de mettre à mort de vieux souvenirs qui nous pèsent pour repartir plus léger et commencer autre chose”
    Il émane de toi une belle lumière, sois confiante… 😉

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  • J’ai lu et je suis peiné pour toi. Mais tu te relève de tout cela et tu deviens plus forte pour affronter ” cette femme”.

    J’ai eue une enfance difficile, moi c’est mon père le ” méchant” il nous a fait du harcèlement moral toute sa vie à moi ma sœur et ma mère.
    j’ai aussi du faire le silence chez moi, ne pas faire de bruit, ne pas joué avec tel ou tel jouet, manger ça et pas autre chose, si je n’aimais pas et bien j’avait aussi le lendemain au petit dej ce que je n’avais pas mangé la veille. Interdiction d’aller jouer dehors avec les enfants des voisines, nous regardions ma sœur et moi à travers la fenêtre les voisins joués ensembles.
    Il y a tout de même quelques bons moments. J’ai un article qui sors bientôt sur mon blog au sujet d’un souvenir avec mon père.
    Mais il y a eue beaucoup trop de mauvais moments.

    J’ai 39 ans j’en subit encore les conséquences, malgré qu’il soit décédé depuis 4 ans.
    Je suis devenue du genre à subir sans rien dire pour pas faire de vague et évité que d’autres s’en prennent à moi, mais du coup c’est pas génial.

    Je vis avec la peur des autres, de leur jugement sur ce que je fait ou ne fait pas.
    Et cela je le vis également au travail, pas que dans ma vie personnelle.
    J’ose pas m’imposée dire NON et du coup je subit.
    Les rares fois ou j’ai tenté de dire NON je le fait mal et après cela deviens l’enfer.

    Je manque de confiance en moi aussi, car mon père m’a toujours démoli en disant que ce que je faisait n’était pas assez bien que ce n’était pas suffisant.
    Une phrases qui m’a marqué à jamais ” avec tes mauvaises notes je vais mourir” sachant que c’est suite a son accident cardiaque qu’il à commencé de me dire cela…
    Autant te dire que a chaque Contrôles au collège je pensais tellement à ça que je ratais pas mal de Contrôles, du coup mes notes ont pas été terrible.
    Pas une mauvaise élève, j’avais la moyenne mais cela m’a écœuré de l’école et j’ai arrêter des que possible.

    Je n’ai pas été voir de psy, mais dès fois je me dit que peut-être ça me ferai du bien.
    J’ai du coup une vie très solitaire, je travail, je rentre chez moi, et je passe du temps devant mon ordinateur ou à lire des livres.
    Bon cela ne me dérange pas plus que ça, car j’aime cela internet.

    Les rares fois ou je sort et que je rencontre des personnes, je ne me sent jamais à ma place, j’apprécie quelques moments et après je ne songe qu’a une chose rentré chez moi car je ne me sent pas pareils que ces personnes.
    Impression d’être le vilain canard que l’on a invité pour faire sa bonne action du jour mais que si le vilain canard n’était pas la on serai très bien sans elle.

    Du coup je comprend bien tes sentiments et tout ce que tu as écrits.
    Il faudrait que je fasse un article sur mon père sur le blog, cela me ferai peut-être du bien, mais je n’ose pas le faire encore.

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    • En effet peut-être que d’aller “vider ton sac” auprès d’un professionnel pourrait te faire beaucoup de bien. J’espère en tout cas que d’écrire ces quelques mots ici t’aura soulagé d’un poids. Courage

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  • Bravo pour ton courage. Écrire publiquement n’est pas évident mais tu l’as très bien fait. Et j’imagine que cette petite fille de 8 ou 10 ans pourrait aussi recevoir une lettre de toi, devenue adulte. Une lettre rien que pour elle où tu la réconfortes, l’encourages tout en prenant de ses nouvelles, en s’intéressant à sa vie de petite fille. J’pense qu’elle serait ravie de recevoir cette lettre de toi.
    Bonne journée, et bel été.

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