A la recherche du temps perdu, le temps retrouvé

A la recherche du temps perdu, le temps retrouvé

Je sais que cela ne va pas forcément plaire à tout le monde. Je sais que nombreux sont celles et ceux que ce confinement rend malheureux, tristes, déprimés, angoissés. Ceux qui s’ennuient, ceux qui travaillent, ceux qui éduquent…
Mais je dois être honnête envers vous, et envers moi-même, je bénis ce temps suspendu.
Réflexions personnelles sur le temps retrouvé.

A la recherche du temps perdu

Je suis casanière de nature, solitaire depuis toujours, mal à l’aise en société, toujours en décalage avec le monde, toujours un peu perdue dans mes pensées, satisfaite d’être chez moi, parfaitement sereine à l’idée de « ne rien avoir de prévu », heureuse de prendre soin de mon intérieur, insatisfaite du monde tel qu’il est, rêveuse d’un autre modèle, adepte de la sobriété heureuse, de la décroissance, du temps qui passe, du lâcher-prise, du « prendre son temps« , militante du « choisir comment passer son temps » plutôt que de le « subir« , du droit de n’avoir pas d’agenda, totalement contre cette idée que travailler devrait être un but en soi, malade à l’idée d’être carriériste, productive ou toujours occupée, over-bookée. Je prône le retour à soi, l’écoute de l’autre, l’inactivité, le repos, le non effort, le juste effort, l’admiration du monde, la contemplation de la nature, le silence, le repli lorsqu’il est nécessaire, le rester chez soi.

Cette période si particulière, je l’ai rêvée. Pas dans ces conditions, pas dans ce contexte c’est évident. Mais je l’ai rêvée, je le disais déjà dans cet article dans lequel je vous disais combien j’enviais celles et ceux qui, au moins une fois dans leur vie, ont eu le choix de décider de s’arrêter, de faire une pause. Qui ont eu cette chance de pouvoir reprendre leur souffle, de se poser, de réfléchir, de fuir une situation qui ne leur convenait plus, de laisser venir, de choisir de quoi elles avaient vraiment envie, et besoin.

Cette chance, elle m’est donnée aujourd’hui. La chance d’avoir le temps. Vraiment. Pas seulement une semaine de congés, par ci, par là, qui arrive bien souvent trop tard, lorsque la fatigue est devenue un fardeau, que les jours de repos ne peuvent être que cela et pas grand chose d’autre. Pas seulement quelques jours qui ne seront finalement occupés qu’à tenter de retrouver le temps perdu, qui passera toujours trop vite, qui ne permettra jamais de faire tout ce que l’on avait prévu ou rêvé.
La chance de bénéficier d’un temps suspendu, d’un temps illimité. Sans contraintes (même s’il y a de fortes chances pour que ces jours soient décomptés de mon solde de congés, mais ça, c’est une autre histoire). Pas d’obligation professionnelles, pas de contraintes financières, pas de contraintes éducatives.
Un temps pour moi, rien que pour moi.

Très égoïstement, je prends cela comme une offrande. Comme un cadeau de la vie.

« La plus grande des libertés c’est d’être propriétaire de son temps. » JP Dubois

Bien sûr, je suis chanceuse. Bien entendu je suis privilégiée.
Je vis dans l’abondance. Une maison confortable, un jardin, de l’espace. Peu de famille, que j’ai l’habitude d’aimer à distance, un caractère solitaire.

Bien sûr je pense à ceux qui ne vivent pas cette situation de la même façon : ceux qui travaillent, qui sont exposés, qui sont malades, qui meurent, qui sont seuls, qui ont peur, qui sont tristes, qui s’ennuient. Je pense mille fois par jour à ces femmes qui sont enfermées avec leur bourreau, à ces enfants qui n’ont plus d’échappatoire à la violence familiale, à ces personnes qui n’ont pas de toit pour se protéger, je pense à ces familles qui n’ont pas les moyens de subvenir à leurs besoins les plus vitaux, à ces parents qui se demandent comment ils vont nourrir leurs enfants, ces enfants pour qui la restauration scolaire représentait souvent le seul vrai repas de la journée, ces personnels soignants qui ne compte pas leur temps, ces mamans qui doivent être maitresse, femme de ménage, cuisinière, amie, amante, sportive et productive, qui n’ont pas le temps d’ouvrir un livre, qui s’écroulent de fatigue chaque soir, à ceux qui n’ont pas même un balcon pour respirer… Je ne les oublie pas.

Pour autant….

Dois-je avoir honte d’apprécier cette période si particulière ?
Dois-je avoir honte de me lever chaque jour heureuse de posséder ma journée ?
Dois-je avoir honte de ressentir une telle joie à l’idée de disposer de MON temps, comme JE l’entends ?
Dois-je me sentir obliger de le remplir à tout prix ?
Dois-je me sentir moins qu’un(e) autre parce que mon fils est grand et indépendant ? Parce-que mon emploi n’est pas indispensable et que mes missions se sont mises en pause avec la quarantaine ?
Dois-je culpabiliser de ne pas être « utile » à la vie de la nation ?
Dois-je être jugée pour une situation que je n’ai pas choisie ?

Pourquoi devrions-nous à tout prix remplir le temps ? Pourquoi devoir remplir à toux prix nos journées de choses à faire, de choses à lire, de choses à voir, d’activités, de projets, de « to do list »…, de « je fais », « j’ai fait » ?
Qu’avons-nous donc à combler ?
Pourquoi ne pas simplement l’écouter ce temps, le laisser nous dicter ce qu’il a envie de nous apporter ?
Pourquoi avoir tant peur d’écouter sa propre respiration ? Pourquoi cette angoisse d’entendre son moi profond ?

Il y a dans notre âme des choses auxquelles nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien, si nous vivons sans elles, c’est parce que nous remettons de jour en jour, par peur d’échouer ou de souffrir, d’entrer en leur possession.

Qu’avons-nous donc à remplir en nous de si dangereux pour nous obliger sans à toujours tout remplir ?
Pourquoi oublier si facilement et à ce point l’essence même de notre présence ici : vivre.
Pas produire, pas courir sans cesse, pas être plus ou mieux… juste vivre. Et aimer.

Comment avons-nous pu oublier combien passer du temps avec son conjoint, ses enfants, avec soi aussi (surtout) était une priorité absolue, une nécessité vitale, devant tout le reste ? Comment pouvons-nous encore accepter de subir des heures et des heures de trajet, des violences psychologiques, du stress, de la compétition, de la peur du lendemain ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

Nous n’avons pas choisi de venir au monde, pourquoi alors ne pas essayer de prendre les rênes de cette vie qui nous a été offerte ?

Devrais-je avoir honte d’apprécier ne plus avoir à aller travailler ? d’aimer ne pas avoir d’horaires imposés ? de me sentir libre comme jamais je ne l’ai été ?

Pourquoi nous ennuierions-nous ? Les charmes du quotidien ne nous suffisent-ils pas ?

Dois-je pour cela être taxée de faignante ? d’utopiste ? de ratée ? de réac ?

Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si le bonheur revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ? Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu. Sylvain Tesson

Le temps retrouvé

Depuis dix jours, je vis au rythme de ma propre pulsation et j’aime tellement cela !!!
Je vis au rythme de mon horloge biologique (qui est quand même sacrément bien fichue, 8h-23h tous les jours !)

Je ne m’ennuie pas. Mes journées, au contraire n’ont jamais été aussi bien remplies. Pas trop remplies, BIEN remplies. Remplies de choses que j’aime, de choses qui me touchent, de choses qui comptent. Des futilités peut-être, du vide pour certaines, sûrement, mais des choses qui moi me rendent profondément heureuse. Bien plus que les journées qui toutes se ressemblent, passer à travailler-dormir, travailler-dormir, à attendre vainement le week-end puis repartir pour une semaine identique ou presque. Ces journées qui nous rendent automates, où trop peu de place est laissée à la créativité, à la quiétude, à la réflexion, à soi.

Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats.
Proust

J’écoute la nature reprendre vie, j’écoute le silence qu’offre au monde notre absence, j’observe le ciel et ses humeurs, je lis lorsque j’en ai envie, je ne culpabilise pas de passer désormais plus de temps à regarder une série qu’à lire (ici les choses se sont inversées pour moi puisqu’en temps normal, passer du temps devant un écran est une chose que je ne fais que très rarement, parce que cela ne fait pas du tout partie de mon rythme lorsque je travaille), je ne culpabilise pas de buller parfois, de ne pas remplir mes journées.

Je ne me sens pas enfermée. D’ailleurs je sors. Tous les deux jours, je vais marcher, dans la limite de ce qui est autorisé (une heure maximum, dans un rayon d’un kilomètre autour de chez moi). Parce que j’ai la chance, une fois encore, de vivre dans une petite ville, où il est possible d’aller marcher une heure sans croiser personne ou presque, un joggeur parfois, une dame qui promène son chien rarement. Une ville où les rues sont assez larges pour ne pas se croiser. Où personne ne met qui que ce soit en danger s’il a besoin d’aller se dégourdir les jambes.

J’aime le fait de ne pas avoir à m’« habiller », à m’apprêter, j’adore le fait de ne pas avoir à me maquiller ou me parfumer. J’aime ne plus avoir à chasser le naturel. Je me rends compte de la montagne de choses dont je dispose encore et qui me sont totalement inutiles ! Tous ces vêtements, tous ces bijoux, ces chaussures ? Pour quoi faire ?
Chaque jour il n’y a que moi devant le miroir, sans fard, sans artifice. Il n’y a que mon propre regard (et celui de mon amoureux qui, par chance, m’aime telle que je suis, sans jamais me demander de changer quoi que ce soit).
Personne pour me juger, m’observer, me jauger. Personne pour voir que je ne suis pas coiffée, maquillée, que j’ai des cheveux blancs à foison, des poils sous les bras, sur les jambes, que je ne porte pas de soutien gorge, que je ne mets plus de déo, personne pour me dire que porter des leggings à longueur de journée n’est pas acceptable.
Et ce véritable moi celui qu’habituellement je n’assume pas et que je laisse s’épanouir avec le confinement, il me plaît immensément.

Cette sobriété me sied.

Est-ce grave d’aimer être chez soi et de s’en délecter ?

Avant que le confinement ne débute j’avais déjà amorcé une grande réflexion sur ce qui était important pour moi, sur la manière dont j’avais envie d’occuper mon temps (libre, à l’époque), j’avais quelques idées pour faire coïncider mes envies et mes convictions avec mon quotidien. Ce temps confiné me conforte dans cette idée, dans mes projets, dans mes besoins, dans mes envies. Dans mes ambivalences aussi, dans mes ambiguïtés.
Et c’est dur parfois de me rendre compte à quel point mes envies sont une fois encore à l’opposé total de celles de la majeure partie de la société. Cela me fait peur, parce qu’une fois encore j’ai peur d’être rejetée si je n’entre pas dans le moule. Parce qu’être décalée est bien souvent décrié. Pourtant, je pense que vouloir vivre en marge devrait au contraire être célébré.

Alors je profite de ce temps qui m’est donné pour me sonder.
C’est frustrant parfois de penser que pour le moment nos projets, aussi lointains soient-ils doivent attendre encore, sont devenus encore plus incertains mais cette pause m’aura permis de les rendre plus tangibles encore, plus urgents, plus prégnants que jamais.

Afin d’atteindre à votre nature véritable, vous devez attendre le moment et les conditions propices. Le temps venu, vous vous éveillez, comme s’il s’était agi d’un rêve. Vous comprenez que ce que vous avez découvert vous appartient; et cela ne provient de rien d’extérieur. Soutra bouddhique

Les bonheurs simples ce sont ceux qui m’apportent le plus de joie, de gratitude et de plénitude.
Cuisiner, jardiner, prendre soin de mon intérieur, me détendre au soleil lorsqu’il nous fait l’immense cadeau de sa présence, pratiquer ce qui me fait vibrer, ne rien faire et m’en délecter. Parler, jouer, rire, écrire, aimer, manger, dormir, buller, penser, respirer, lire, danser, rêver, chanter, méditer, apprendre, …

Bien entendu cela n’enlève rien au drame qui se joue, à l’interrogation sur l »après« , ni à l’ampleur de l’engagement des soignants, à la détresse des malades, à la détresse de celles et ceux qui vivent seul(e)s, qui n’ont personne à qui parler, à qui tendre les bras lorsque ça ne vas pas. Celles et ceux qui donneraient n’importe quoi pour voir les membres de leur famille.
Cela n’enlève rien au contexte. Atroce, déchirant, angoissant.

Bien sûr il m’arrive en me levant de pleurer en écoutant les dernières informations.
Bien sûr je n’occulte pas les raisons de ce confinement.
Bien sûr j’espère que vous allez bien, que vous irez bien, que nous irons bien.

La véritable liberté n’est ni politique, ni économique, ni religieuse ; la véritable liberté est neuronale ! elle réside dans le silence à l’intérieur de votre esprit ; là où l’on retrouve une capacité d’écoute dénuée de toute attente et de toute illusion. Serge Marquis

Un contre argumentaire ici :

https://www.lesinrocks.com/2020/03/30/livres/livres/je-crains-moins-le-virus-que-notre-normalite-les-mots-amers-de-nicolas-mathieu-sur-la-crise-sanitaire/



6 thoughts on “A la recherche du temps perdu, le temps retrouvé”

  • Merci pour cet article, qui est surprenant tellement il retranscrit parfaitement mon ressenti ! Par chance, aucun de mes proches n’est sévèrement touché par ce virus, et je pense aussi bien fort aux personnes malades et aux professionnels qui se démènent pour gérer cette « crise ». Mais personnellement, je vis ma meilleure vie en ce moment : je me retrouve dans ma petite bulle de sécurité, que je partage avec mon amoureux et mon chat. Je savoure ce retour à l’essentiel, et je vais sûrement en profiter pour relire « Chez soi », de Mona Chollet.
    Tu dis avoir l’impression de voguer à contre-courant, en espérant un repli sur soi. Mais je pense que nous sommes nombreux à partager ton avis… Il me semble surtout que l’extraversion est beaucoup plus valorisée socialement que l’introversion.

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    • En effet nous vivons ans une société qui met plus facilement en avant la compétition, la réussite, le travail, les heures sup, le stress, les agendas surbookées que le plaisir d’être chez soi, la volonté de vouloir prendre son temps et ralentir… Peut-être qu’à force d’oser le dire les mentalités ( a moins certaines) changeront. Merci pour ton commentaire qui me fait chaud au coeur

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  • Bonjour
    Merci pour ce partage intime et surtout je me retrouve tellement j’ai 61 ans et j’ai toujours été à contre courant essayant de rentrer dans les cases sociales une vie de couple 3 enfants maintenant seule et heureuse mes enfants vivant leur d’adulte et comme toi j’adpureca des bonheurs simples et sincères je travaille Encore et ne suis pas confinée j’aimerai temps l’être pour prendre du recul sur cette situation si particulière si irréelle en attendant prenons soin de nous de nos proches et sortons de cette épreuve Avec plus de bon sens plus de valeurs Merci Encore pour ton blog que je suis depuis presque 10 ans

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  • Tu le sais, ton article me parler énormément Mélanie. Profitons, nous qui avons la chance de pouvoir le faire! Faisons le point, si c’est nécessaire, cela sera d’autant plus bénéfique pour nous et pour tous, pour après..!

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