Mes dernières lectures : le dernier Ovaldé et son écriture toujours aussi magique, le 3ème Tome de l’incontournable BD de Riad Sattouf et un roman apocalyptique.
Bonne lecture !

Soyez imprudents les enfants de Véronique Ovaldé

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Mélanie © Alittlepieceof

Alors qu’elle a 13 ans, Atanasia Bartolome a comme une révélation devant une toile du peintre Roberto Diaz Uribe. Elle découvre qu’il est un cousin de son père et souhaite savoir ce que cherche à lui dire ce peintre, qui a disparu un jour comme tous les ancêtres Bartolome. La jeune fille décide de partir elle aussi explorer le vaste monde.

Mon avis

Ce roman c’est un peu une poupée russe. Cela débute par l’histoire d’une jeune fille un peu mélancolique tiraillée entre l’éducation de ses parents et sa passion pour un peintre puis, au fil des chapitres, ce sont des multitudes d’histoires et de personnages, qui s’imbriquent les uns aux autres pour former une fresque familiale et historique inattendue.
Véronique Ovaldé choisit, comme toujours, un personnage central féminin pour narrer son histoire et quelle histoire ! Un foisonnement caractéristique de l’auteur qui, au fil de ses romans, ne cesse de décrire des caractères de femme, des régions comme si elle-même les avait connues, vécues, foulées…
L’histoire débute par un suicide dont le lecteur oubliera l’existence au fur et à mesure que le roman avancera. Ce n’est qu’à la fin que ce tout petit passage en début de récit fera écho.
Entretemps, c’est l’histoire d’Atanasia, une jeune fille que l’on rencontre à ses 13 ans, de ses parents et de ses ancêtres qui emmène le lecteur dans l’Espagne des années 1980. Cette jeune fille, comme la plupart à son âge se cherche, elle s’interroge sur sa famille, sur son avenir, elle observe ses semblables sans trop savoir où est sa place. Elle semble ne s’intéresser à rien et attendre que quelque chose, enfin se passe dans sa vie. Et c’est sa rencontre avec une peinture qui sera le déclic qu’elle attendait.
Atanasia est assez drôle, ironique plutôt, elle observe sa propre vie comme une spectatrice passant de narratrice à personnage d’une page à l’autre, elle imagine que ses véritables parents (parce que comme tous les enfants du monde, à 13 ans elle pense qu’elle a été adoptée) vivent sous son lit, elle imagine une équipe de cinéastes qui la suit et filme sa vie comme si c’était un long métrage en plusieurs parties. Elle est mélancolique, oui mais drôle. Jamais médisante elle observe sa famille et tente de combler les mystères qui l’entourent.
La première partie s’attache principalement à Atanasia, son caractère, ses petites manies, elle la rend attachante. Puis l’histoire prend une toute autre tournure, une tournure inattendue qui va la rendre pleine de suspens. Un suspens qui mènera la jeune fille devenue jeune femme à partir pour Paris, à faire des rencontres, à recomposer son puzzle familial. Le récit devient alors une succession de chapitres passant du présent au passé. Cela m’a un peu déconcertée parfois parce que chacun de ces chapitres donne envie de connaître la suite mais le récit revient chaque fois sur une autre période et cela devient frustrant, jusqu’à ce qu’enfin arrive le dénouement. Un dénouement qui jusqu’au bout tient le lecteur en haleine.
Un riche roman, dans lequel l’auteur parle politique, sociologie, histoire avec tant de réalisme que je me suis très souvent demandé où était le vrai du faux. C’est à la fois un conte, un roman et une étude sociologique et historique comme seule Ovaldé, qui décidément fait partie de mes auteurs favoris, sait le faire.
Passionnant !

Quelques extraits :

« Atanasia Bartolome a quatorze ans.
Gravite autour d’elle un nombre impressionnant de questions secondaires : qui sont ces gens qui flânent aux terrasses des cafés en pleine semaine vers quatre heures de l’après-midi ? Comment gagnent-ils leur vie ? Où vont les guêpes en hiver ? Pourquoi mon père remue t-il sans cesse les pièces au fond de ses poches et pourquoi ce petit bruit m’émeut-il autant ? […] Comment fume t-on sans tousser ? Pourquoi les biscuits deviennent mous tandis que le pain devient dur ? »

« Je me suis mise à pleurer, je ne pouvais plus m’arrêter, j’étais submergée pour un flot de larmes, à cause de cette évidence : nous recevons tant de nos mères et de nos grands-mères et nous leur donnons si peu. »

« Atanasia n’avait jamais voulu devenir comme les amies de sa mère qui parlaient de leur mari en permanence, comme si elles avaient parlé d’une catastrophe avec laquelle elles cohabitaient, qui discutaient sans cesse de gens absents, trouvant dans l’exercice de la médisance une joie, un réconfort et une preuve de la confiance qu’elles s’accordaient, partageant des secrets, désignant celle qui serait exclue du groupe et celle qu’on réintégrerait, jetant l’opprobre, s’épouillant comme le fond les grands singes. »

« Atanasia ne voulait pas être l’une de ces femmes qui passent leur temps à regretter ce qu’elles sont pourtant sûres de ne plus vouloir. »

« Je ne doute pas un seul instant que les intérêts privés mènent systématiquement à la destruction de toute société collectiviste. Cela vient probablement de la peur de son prochain que l’homme porte en lui et cultive avec tant de constance. Peur que son prochain lui prenne sa nourriture, sa grotte et sa femme. Mais le pouvoir politique instaure une peur plus grande encore que celle que nous nous inspirons les uns les autres. Jusqu’à maintenant les groupements sociaux ont tenu tant que la gestion de cette peur s’est faite efficacement. Toutefois, celle-ci a débouché, contre toute attente, sur une valorisation accablante de l’individualisme. C’est pourquoi il faudrait plutôt créer des liens de dépendance – des liens basés sur l’amour et l’amitié et non sur la peur. L’amitié et l’amour sont constitutifs de l’ordre social. Ne perdons jamais de vue que l’homme est un animal grégaire, éducateur, collaboratif et inventif. »

« Mais rien ne fût rendu public. Ouvrir la boîte c’était libérer le démon. Elle abritait le coeur même de la honte de la France. Que seraient devenues des relations de la République avec ses colonies, qu’auraient dit les citoyens de France si on leur avait montré ce qu’étaient vraiment leurs valeurs civilisatrices de la colonisation et que celle-ci n’avait été qu’un processus d’extermination. »

« Tu n’as pas remarqué que les gars barbus sont toujours un peu fragiles et timides. Ça cache quelque chose tous ces poils sur le visage. C’est évident »

L’arabe du futur 3 de Riad Sattouf

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Mélanie © Alittlepieceof

L’Arabe du futur raconte la jeunesse de Riad Sattouf au Moyen-Orient. Dans le premier tome publié en 2014 et qui couvre la période 1978-1984, le petit Riad est ballotté, de sa naissance à ses six ans, entre la Libye, la Bretagne et la Syrie. Le deuxième tome, paru en 2015, raconte sa première année d’école en Syrie (1984-1985).  Dans ce troisième tome (1985-1987), après avoir suivi son mari en Libye puis en Syrie, la mère de Riad ne supporte plus la vie au village de Ter Maaleh. Elle veut rentrer en France. L’enfant voit son père déchiré entre les aspirations de sa femme et le poids des traditions familiales…

Mon avis

3ème tome de la série autobiographique de Riad Sattouf et intitulé « Une jeunesse au Moyen-Orient », cet album retrace la vie de l’auteur de 1985-1987 lorsqu’il vivait avec ses parents et son petit-frère en Syrie. Il continue à se remémorer son enfance ballotée entre le village breton de sa mère et celui syrien de père.
Durant cette période, la mère de Riad ne supporte plus la vie au village de Ter Maaleh. Elle veut rentrer en France. Mais son mari lui ne semble pas l’entendre de cette oreille, il lui promet que leur vie va s’améliorer sans grand résultat. Le petit Riad lui ne se rend pas tout à fait compte des tensions entre ses parents. Tout aux préoccupations des enfants de son âge il observe les autres enfants et note les différences qui existent entre leur vie et la sienne. A l’école, son maître est un véritable tyran que Riad craint au point de tout faire pour lui plaire.
La présence de sa famille paternelle prend beaucoup d’importance au fil des tomes et le petit garçon note parfois le poids des traditions dans les rapports entre les hommes et les femmes ou encore dans ce que peuvent lui raconter ses cousins.
Un retour en France de quelques mois montrera au petit garçon à quel point la vie est différente en France.
J’ai préféré ce tome au précédent, je ne sais pas trop pourquoi… Peut-être parce que Riad grandit et voit les choses avec un autre regard. Sa conscience s’ouvre peu à peu au monde qui l’entoure. C’est toujours raconté avec autant d’humour mais aussi peut-être plus de lucidité. Malgré son regard d’enfant il témoigne de la situation économique et politique catastrophique de son pays.

Ravage de René Barjavel

lecture

Mélanie © Alittlepieceof

En 2052, tout le fonctionnement de la société repose sur la technologie. La ville de Paris a été reconstruite à partir des travaux de l’architecte Le Cornemusier ( paronyme de Le Corbusier), seul Le Sacré Coeur, vestige de l’ancienne civilisation, domine encore la capitale. Les véhicules se déplacent dans les airs, les robinets distribuent de l’eau et du lait. Les grands écrans ont envahi les logements. Un jour, une gigantesque panne d’électricité paralyse tout le monde. Rapidement, vivre devient impossible et il faut se battre pour survivre. François Deschamps, un jeune homme originaire de la campagne, décide de fuir la capitale et espère construire un monde meilleur. Il rassemble quelques affaires et des provisions, regroupe ses amis, auxquels se joint Blanche, une jeune fille qu’il connaît et aime depuis longtemps et ensemble ils prennent la route. Le parcours est long et difficile. Ils doivent affronter les conditions météorologiques difficiles et toute une série de difficultés matérielles.

Mon avis

Ce roman est considéré par beaucoup comme l’un des précurseur en matière de science-fiction française.
Celui-ci fût écrit en 1943 et décrit un monde qu’aujourd’hui encore nous ne connaissons pas…
René Barjavel avait alors imaginé quel serait le monde dans le lequel nous vivrons en 2052 soit dans 36 ans.
Quelque soit l’effet qu’il peut avoir sur les lecteurs aujourd’hui, comment ne pas imaginer l’impact sur les lecteurs d’il y a 70 ans !
A vrai dire, dans plusieurs domaines, il est assez époustouflant de constater qu’il avait vu juste. A se demander comment il a pu imaginer des évènements si lointain de manière si… précise !
Comme lorsqu’il décrit la manière dont les fruits et légumes pousseront dans l’avenir, dans des usines, sur des carrés de mousses affublés de tuyaux apportant à la plante tout ce dont elle a besoin pour pousser. Comment ne pas penser aux tomates ou aux fraises qui déjà dans certaines productions poussent en culture hydroponique ?
Comment ne pas penser au discours de Nicolas Sarkozy sur les banlieues lorsque l’un des ministres du gouvernement inventé par Barjavel (en 1943 toujours) traite la population de… racaille ?
Déjà il avait prédit le réchauffement climatique, faisant brûler des villes entières, rendant l’automne plus chaud que l’été, assoiffant la population…
Plusieurs de telles coïncidences m’ont scotchées ! Barjavel, un visionnaire ?
Il faut espérer que non car le monde qu’il décrit n’a absolument rien d’enviable. Son récit post apocalyptique montre les limites du tout automatique, du tout électrique, du tout robotisé et déjà, à l’époque met en garde sur la sauvegarde de la nature, de l’humanisme, de la société…
D’abord le récit énumère tous les progrès du monde tel que Barjavel l’imagine en 2052. Il y explique comment la société fonctionne, comment la population se déplace, mange, travaille, s’habille, gère ses morts et ses malades… Puis vient la catastrophe, dont d’ailleurs je n’ai pas très bien compris l’origine (panne de courant, attaque, surchauffe ?) et ses conséquences. L’apocalypse qui ne laisse en vie qu’un petit groupe d’individus, plus forts ou plus malins que les autres. Un très long chemin s’ouvre devant eux pour tenter de survivre et trouver peut-être un lieu qui les accueillera. Et enfin, la reconstruction qui je l’avoue m’a laissée fortement perplexe.
Un récit étonnamment visionnaire donc, qui, aujourd’hui perd malheureusement de son charme tant l’anachronisme entre le contenu et la manière dont il est écrit est important.
Si le monde que décrit Barjavel est hyper moderne, comme nous pourrions nous même l’imaginer pour le futur, son écriture, elle, est restée empêtrée dans le passé. Les rapports hommes-femmes n’ont, dans son histoire, pas bougé d’un iota et les inégalités subsistent. Les femmes sont des potiches, des faire valoir, des idiotes qui doivent accepter la polygamie de leur maris (pour repeupler la planète !) tandis que les hommes sont les héros, ceux qui rapportent de quoi faire bouillir la marmite, deviennent chef. Il règne dans son écriture l’esprit désuet des années 40, la manière dont parlent les personnages, les rapports qu’ils entretiennent entre eux n’ont absolument rien du XXIème siècle et cela rend le récit quelque peu déroutant.
Mais il faut bien garder en tête qu’il s’agit d’un roman écrit et paru sous l’occupation afin de ne pas se laisser aller à une critique trop sévère. L’on imagine aisément l’état d’esprit dans lequel devait se trouver l’auteur après plusieurs années de guerre et face à un avenir totalement incertain. Peut-être faut-il voir dans la reconstruction du monde selon Barjavel comme une manière pour lui de se rattacher à des valeurs qui, en 1943, était synonymes d’espoir…
Aujourd’hui plusieurs éléments peuvent sembler désuets ou rétrogrades c’est certain. Il y a toutefois de quoi réfléchir sur notre avenir dans ce roman, sans pour autant se laisser gagner par le « c’était mieux avant » ni glorifier le « tout automatique ». Mais trouver un juste milieu.
Peut-être pourrions-nous imaginer un monde meilleur, basé sur l’humanisme, le partage, la paix, la tolérance, la modération pour tenter d’éviter les catastrophes annoncées ?

Quelques extraits :

 » L’humanité ne cultivait presque plus rien en terre. Légumes, céréales, fleurs, tout cela poussait à l’usine, dans des bacs.
Les végétaux trouvaient là, dans l’eau additionnée des produits chimiques nécessaires, une nourriture bien plus riche et plus facile à assimiler que celle dispensée chichement par la marâtre Nature. Des ondes et des lumières de couleur et d’intensité calculées, des atmosphères conditionnées accéléraient la croissance des plantes et permettaient d’obtenir, à l’abri des intempéries saisonnières, des récoltes continues, du premier janvier au trente et un décembre. »

« L’élevage, cette horreur, avait également disparu. Élever, chérir des bêtes pour les livrer ensuite au couteau du boucher, c’étaient bien là les mœurs dignes des barbares du XX ͤ siècle. Le « bétail » n’existait plus. La viande était « cultivée » sous la direction de chimistes spécialistes et selon les méthodes, mises au point et industrialisées, du génial précurseur Carrel, dont l’immortel cœur de poulet vivait encore au Musée de la Société protectrice des animaux. Le produit de cette fabrication était une viande parfaite, tendre, sans tendons, ni peaux, ni graisses, et d’une variété de goûts.  »

« Quant au lait, sa production chimique était devenue si abondante que chaque foyer le recevait à domicile, à côté de l’eau chaude, de l’eau froide et de l’eau glacée, par canalisations. Il suffisait d’adapter au robinet de lait un ravissant petit instrument chromé pour obtenir, en quelques minutes, une motte d’excellent beurre. Toute installation comportait un robinet bas, muni d’un dispositif tiédisseur, auquel s’ajustait une tétine. Les mères y alimentaient leurs chers nourrissons. »

« Il ne serait pas venu à l’idée des Européens du XXe siècle de manger des foetus de mouton ou des veaux mort-nés. Ils dévoraient pourtant des oeufs de poule.  »

« Bourgeois, ouvriers, fonctionnaires, commerçants se trouvaient solidaires devant le malheur. Ils se sentaient dépouillés de leurs différences sociales. Ils s’adressaient la parole sans se connaître, sur ce ton cordial, légèrement ému, que l’on prend pour se parler entre les membres d’une même famille éprouvée. La menace d’un grand malheur les disposait à oublier pour un instant leurs petits ennuis. Ils étaient prêts à tout se pardonner. Chacun pensait qu’il aurait peut-être besoin de son voisin, et se sentait disposé, à la rigueur, à lui rendre service. »

« Ils ont nommé cela le Progrès. C’est un progrès accéléré vers la mort. Ils emploient pendant quelques temps ces forces pour construire, puis un beau jour, parce que les hommes sont des hommes, c’est-à-dire des êtres chez qui le mal domine le bien, parce que le progrès moral de ces hommes est loin d’avoir été aussi rapide que le progrès de leur science, ils tournent celle-ci vers la destruction. »

Bonne lecture

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