Juste deux ou trois mots d’amour

Juste deux ou trois mots d’amour

“Votre maman c’était une battante !”
Voici la phrase prononcée par l’infirmière en chef du service des soins palliatifs le soir du décès de ma maman, il y a 15 jours…
Une battante. C’est le mot qui restera à jamais gravé dans les mémoires de celles et ceux qui l’ont connue.
Car toute sa vie, c’est vrai elle s’est battue. Elle s’est battue contre ses parents qui la voyait femme au foyer quand elle se rêvait avocate, elle s’est battue contre les violences faites aux femmes, une lutte dont elle a fait une carrière, elle s’est battue contre la maladie, trois années durant et cette bataille là, elle ne l’a pas remportée.
Ce n’est pas cet article qui devait paraître aujourd’hui, d’autres étaient même prévus ces deux dernières semaines mais vous l’aurez compris, ils ont été relégués à plus tard parce que parfois la vie vous rattrape, change vos plans, vous fait vivre mille tourments et vous envoie un bel uppercut en pleine face.
Evidemment, j’aurais pu garder cela pour moi, ne pas le rendre public, vivre mon deuil en secret et revenir la fleur aux lèvres en vous parlant de mes vacances, de mes petits bonheurs, des choses qui me font plaisir (et c’est prévu)…mais cela aurait été vous mentir et si vous me lisez depuis un moment vous saurez qu’il ne s’agit pas là d’impudeur (même si ça l’est, clairement), ni d’un appel à la pitié mais une façon pour moi d’exorciser ma peine.

Personne n’est préparé à perdre un être cher. Jamais.
On a beau le répéter, tant qu’on ne l’a pas vécu, c’est vrai, rien ne nous prépare à cela. Peu importe les circonstances dans lesquelles cela arrive, les liens que l’on peut avoir avec la personne disparue, c’est un tourbillon dans lequel rien n’est écrit, prédestiné. On se prend ça dans les dents et il faut faire avec.
Pourtant, cela faisait plus de trois ans qu’à chaque coup de téléphone mon ventre se serrait d’angoisse à l’idée que l’on puisse m’annoncer le pire. Pourtant, durant ces trois années elle a tout fait pour me préserver, ne pas m’inquiéter, la distance l’y a bien aidée mais du jour où j’ai appris sa maladie, pas un jour ne s’est passé sans que l’angoisse me ronge.
Pourtant elle s’est battue comme une acharnée et ce, sans jamais se plaindre, soutenu par mon fabuleux beau-père qui sans relâche fût présent à ses côtés dans chacune de ces terribles épreuves. Et elle a réussi à le vaincre une première fois ce putain de cancer. Elle en a bavé, elle a fait preuve d’un courage hors norme et aucun médecin n’avait parié sur sa rémission mais malgré tout, elle l’a vaincu. Elle en a gardé des séquelles, de lourdes séquelles mais il y a eu une réelle guérison, une nouvelle vie prise à bras le corps, une décoration intérieure refaite du tout au tout, de nouvelles activités, de nouvelles connaissances, de petits plaisirs décuplés, un déménagement, des vacances même, passées ensemble comme ça n’était pas arrivé depuis mon adolescence. Et puis la rechute, celle que personne n’a vu venir, le personnel médical mettant sur le compte d’un dysfonctionnement hormonal tous les symptômes qui durant 6 mois n’ont fait que s’accumuler, s’accentuer jusqu’à lui faire perdre son autonomie le mois dernier.
Pourtant, malgré d’atroces souffrances, elle minimisait toujours son état car elle ne voulait pas inquiéter, déranger et encore moins susciter la pitié. Et il aura fallu qu’elle arrive vraiment au bout de ses forces pour m’appeler à l’aide, pour qu’elle accepte enfin que je voie la vérité en face, que je prenne enfin soin d’elle…
Mais cela n’aura pas suffi et en quelques jours, son corps, trop faible pour se battre encore une fois, s’est laissé ronger…

Cette maladie nous aura malgré tout permis de nous rapprocher et de vivre notre relation de manière plus apaisée.
Car entre nous deux ça n’a jamais été simple. Il y avait souvent des étincelles, voir même de sacrés coups de bec. En sa présence, longtemps je me suis transformée en hérisson, toutes épines dehors. Je n’ai parfois pas été des plus tendres envers elle je l’avoue, mais j’avais mes raisons et elle aussi pouvait se montrer sacrément piquante envers moi.
Pourtant, nous formions une sacrée équipe toutes les deux. Notre complicité faisait bien des envieuses lorsque j’étais enfant puis collégienne mais en devenant jeune femme puis adulte j’ai tout fait pour m’en éloigner.
Je me rends compte, aujourd’hui, combien elle a dû souffrir de certaines de mes décisions mais je sais que ces dernières années, elle savait combien elle me manquait. Je sais aussi combien elle était fière de ce que je suis aujourd’hui.
J’ai longtemps cherché à la fuir, à me démarquer de ce qu’elle était tout en étant toujours sacrément fière d’elle. Sa maladie (et une bonne dose de maturité aussi) m’aura fait prendre conscience que nous avions bien plus de points communs que je ne voulais bien l’admettre.
Nous nous aimions autant que nous nous chamaillions et si nous ne nous appelions pas toujours très souvent, pas une seule journée ne se passait sans que je pense à elle. Durant ces trois dernières années, les 800km qui nous séparaient m’était devenus invivables et je ne rêvais que d’une chose, me rapprocher d’elle.
Je n’en ai pas eu le temps mais j’ai malgré tout pu l’accompagner jusqu’à son dernier soupir et lui dire combien je l’aime.

Entre nous, proches et amis, nous l’appelions “Mère Teresa” tant elle se préoccupait des autres bien plus que d’elle même. De son métier, elle avait fait un sacerdoce. Elle ne comptait pas ses heures et lorsque j’étais enfant, il est vrai qu’il m’est arrivé d’en pâtir mais je ne lui en ai jamais voulu parce que je savais combien elle était passionnée par ce qu’elle faisait, qu’elle devait m’élever seule avec son unique salaire et surtout qu’elle m’a appris très jeune à devenir indépendante, autonome, à ne jamais avoir besoin d’aide pour avancer, à tout devoir uniquement à ma propre volonté. Elle m’a donné les bases afin que, même très jeune, je sache me débrouiller seule et je l’en remercie. Elle a fait de moi une jeune fille bien plus mature que la plupart de mes copines de l’époque.
Il y a quelques jours, une amie très proche m’a dit “c’est une grande dame qui vient de nous quitter” et c’est vrai…
Elle avait un fichu caractère, ses défauts, ses contradictions et ses humeurs (comme nous tous) mais c’était une sacrée bonne femme !
Elle se passionnait pour l’histoire et avait décidé il y a quelques mois de reprendre des études, c’était une dévoreuse de livres, une fana de cuisine qui aimait la belle vaisselle et les bouquets de tournesols, elle écoutait Souchon, Higelin, Tiersen, Juliette, Brel, Barbara, Verdi, Montand, Brassens, et tant d’autres, elle était bigrement têtue, fût l’une des premières à se faire une place et un nom dans les commissariats de l’Oise pour entendre les femmes victimes de violences conjugales et à former les policiers à cette lourde tâche, elle m’a emmené à l’opéra quand je n’étais pas plus haute que trois pommes, me faisait danser le rock acrobatique en chaussettes, a terminé dauphine d’un concours de pêche au carrelet alors qu’elle était enceinte de moi jusqu’au cou, m’a offert le merveilleux cadeau de l’ouverture d’esprit et de la tolérance ne laissant aucune couleur de peau, aucune religion ni aucune déficience devenir une différence, elle faisait de chaque Noël un émerveillement, a aidé et probablement sauvé des centaines de femmes en détresse mais aussi des handicapés mentaux, des sans emploi et des enfants et pouvait passer des heures à simplement regarder les oiseaux…
Elle a marqué bien des gens tout au long de sa vie.
C’était ma petite maman si courageuse, si fantasque, si coquette et si drôle.
C’était une merveilleuse grand-mère qui s’émerveillait des choses les plus simples.
La vie ne sera plus jamais la même sans elle à mes côtés…

On me demande comment je vais, et j’en suis extrêmement touchée mais je ne sais pas quoi répondre à cette question.
Ça va…
Oui ça va, je ne suis pas malade, j’ai mes deux jambes, mes deux bras, un toit, de quoi manger, un job qui permet de joindre les deux bouts, un mari à aimer, un fils à élever, des ami(e)s fidèles, des projets, des envies… Je ne suis pas du genre à m’apitoyer, à déprimer, je vais de l’avant, quoiqu’il arrive…
Ça ne va pas…
Comment cela pourrait aller quand je sais mon beau père, ce géant au coeur tendre seul désormais, désemparé face à cette solitude nouvelle, à ce manque incommensurable, veuf après 24 ans d’amour ?
Comment cela pourrait aller quand je pense à mon fils qui n’a plus de mamie, une mamie qui alors qu’il va sur ses 18 ans continuait à l’accueillir avec un collier de bonbons et parlait à tout le monde de son merveilleux petit fils, qui s’inquiétait énormément pour lui et lui envoyait des messages de soutien et d’amour à chaque rentrée, chaque anniversaire, chaque compétition sportive ?
Comment cela pourrait aller quand, à bientôt 38 ans, on n’a plus de maman ? Que l’on ne fêtera plus jamais le jour de sa naissance avec celle qui nous a donné la vie, que l’on ne pourra plus jamais combler le manque de ne pas se voir par un sms, un appel, un petit colis surprise, que l’on ne pourra plus jamais lui offrir ce livre, ce petit bibelot vu au détour d’une balade et qui nous fait tant penser à elle, que l’on ne pourra plus s’agacer de nos différences, prévoir les fêtes de fin d’année en sa présence, ne plus sentir son odeur, observer ses petites manies, qu’il n’y aura plus d’ “hipotames”, de “ça veut dire quoi quid ?”, ni de “muffains” ? Comment ?

Je ne sais pas. Vraiment je ne sais pas.
Je sais que seul le temps pourra soulager mon chagrin, rendre la peine plus tolérable.
La vie va reprendre son cours, et chacun a son avis sur la question. Dans la plus grande pudeur ou avec des conseils avisés je sais pouvoir compter sur mes proches pour m’aider à traverser cette épreuve mais chaque deuil est unique, chaque perte infiniment personnelle.
Je suis aujourd’hui moi-même incapable de savoir ce que je ressens, ce dont j’ai envie, ce qui est bon ou non pour moi, ce qu’il faut faire ou dire, si je dois reprendre ma vie là où je l’avais laissée au début de l’été ou faire un break, me laisser aller à la tristesse ou me montrer forte ? J’avance à mon rythme, sans jamais savoir de quoi sera fait le lendemain…

Elle ne l’a jamais su mais à chacun des articles que j’ai écrit sur ce blog, je me suis demandée ce qu’elle en penserait, je savais que parfois nos avis divergeraient, qu’elle me prendrait des fois pour une allumée avec mes recettes végé et autres activités un peu perchées, qu’elle s’inquiétait beaucoup trop pour moi mais que la fierté l’emporterait. Je savais qu’elle me lisait et cela rendait cet exercice d’écriture encore plus important pour moi.
Elle ne savait pas non plus qu’une bonne partie des photos que je publiais avait aussi pour but de lui rendre la distance à laquelle nous vivions l’une de l’autre un peu plus supportable, qu’elles avaient pour but en partie de lui faire partager un peu de notre quotidien en le rendant plus concret à ses yeux.

Il m’était impossible de ne pas lui dédier cet article, impossible de ne pas lui rendre hommage sur ces pages.

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