{Masse critique} The girls de Emma Cline

{Masse critique} The girls de Emma Cline

Evie Boyd, adolescente rêveuse et solitaire, vit au nord de la Californie à la fin des années 1960. Au début de l’été, elle aperçoit dans un parc un groupe de filles. Interpellée par leur liberté, elle se laisse rapidement hypnotiser par Suzanne et entraîner dans le cercle d’une secte. Elle ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche à grands pas d’une violence impensable.

Mon avis

« The Girls » s’inspire de l’un des faits divers les plus cauchemardesques de l’histoire américaine. L’affaire Manson et plus précisèment le meurtre sanglant de Sharon Tate alors mariée au cinéaste Roman Polanski, et alors enceinte de 8 mois et de plusieurs de leurs amis. Cette histoire sordide et le personnage de Charles Manson sont encore aujourd’hui sujet de tous les fantasmes et de bien des mystères. Charles Manson fonda un groupe sectaire en Californie à la fin des années 1960 et ordonna à ses disciples de tuer.
Emma Cline choisit de ne pas s’attarder sur ce personnage masculin pourtant charismatique mais qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. L’auteur s’attache à celles qui ont succombé à l’aura maléfique de ce type. The girls, ces jeunes filles perdues qui à l’aube des années 70 rêvent de liberté et qui finiront par devenir les ambassadrices de la folie meurtrière de la secte Manson. Des adolescentes aussi cruelles que soumises à leur gourou.
Emma Cline change les prénoms et certains détails de l’histoire mais il est évident dès les premières pages qu’elle s’est inspirée de ce tragique fait divers.
Son personnage principale, c’est Evie, une jeune adolescente de 14 ans. Elle est dans cette période durant laquelle les questions se bousculent sans réponses et pendant laquelle la fragilité peut mener à se laisser tenter par la transgression même la plus extrême. Ses parents divorcent, le fossé se creuse entre elle et sa mère. Sa meilleure amie s’éloigne. Le décor est planté pour qu’Evie sorte du droit chemin.
Et c’est un simple groupe de filles croisé au parc qui va déclencher la transformation de la jeune fille. Un coup de foudre pour ces jeunes filles aux cheveux longs (très mal vu à l’époque !) et aux robes sales, pas vraiment belles mais tellement fascinantes. L’adolescente découvre alors le ranch, son gourou et un mode de vie totalement à l’opposé de tout ce qu’elle a connu jusqu’alors. C’est sale, on y mange peu, on y prend diverses drogues et subir les attouchements du maître des lieux est signe d’appartenance mais… comment résister ? Comme résister à ce sentiment de liberté, de fraternité, d’immortalité presque. Tout plutôt que vivre comme tout le monde, rentrer dans le moule. Evie a l’impression de vivre une expérience fabuleuse et son obsession pour Suzanne la conduit à entrer de plus en plus loin dans la folie de cette étrange « famille ». Les rapports entre les deux jeunes filles sont ambigus. Evie se cherche et voit en Suzanne une âme soeur autant qu’un modèle.
C’est Evie, devenue adulte, qui raconte son histoire, cette adolescente sans intérêt et sans but qu’elle était, cette femme solitaire qu’elle est devenue. C’est son point de vue qui rythme le récit. Les faits sont là mais c’est surtout le ressenti de la jeune femme et de la jeune fille qu’elle était qui nourrit le roman.

C’est assez étonnant de se dire que ce récit est un premier roman tant l’écriture est maitrisée, magnétique. Un récit hanté, très psychologique qui décrit à merveille l’angoisse de l’adolescence, les rapports inégaux entre hommes et femmes, l’Amérique des sixties, la fascination et l’errance.
Un fabuleux roman, presque entêtant.

Quelques extraits :

  • « Je savais avec quelle facilité ça pouvait arriver, le passé à portée de main, comme le faux pas cognitif d’une illusion d’optique. La tonalité d’une journée liée à un objet particulier : l’écharpe en mousseline de soie de ma mère, l’humidité du potiron coupé en deux. […] De vieux bâtons de rouge à lèvres Yardley – qui n’étaient plus qu’un amas de miettes cireuses – partaient à cent dollars sur Internet. Pour que des femmes retrouvent cette odeur de renfermé, chimique et florale. C’est dire à quel point les gens avaient besoin de s’assurer que leur vie avait bien eu lieu, que la personne qu’ils avaient été existait encore en eux. »
  • « Vivre seule était terrifiant à cet égard. Il n’y avait personne pour contrôler vos débordements, la façon dont vous trahissiez vos désirs primitifs. Comme un cocon tissé autour de vous, fait de vos propres inclinations nues et jamais ordonné selon les schémas de la véritable vue humaine. »
  • « C’était là notre erreur, je pense. Une de nos nombreuses erreurs. Croire que les garçons suivaient une logique que nous pourrions comprendre un jour. Croire que leurs actions avaient un sens au-delà de la pulsion inconsidérée. Nous étions des théoriciennes du complot, nous voyions des présages et des intentions dans chaque détail, en espérant ardemment être assez importantes pour faire l’objet de préparations et de spéculations. Mais ce n’étaient que des gamins : ils ne dissimulaient rien. »
  • « A cette époque, j’envisageais le mariage comme une chose simple, désirable. Le moment où quelqu’un promettait de prendre soin de vous, de remarquer si vous étiez triste, fatiguée, si vous détestiez la nourriture imprégnée du goût glacé du réfrigérateur. Qui promettait que sa vie avancerait parallèlement à la vôtre. »
  • « Ma mère devait savoir et pourtant elle restait ? Qu’est-ce que ça indiquait de l’amour ? Ce ne serait jamais sans danger, tous ces tristes refrains de chansons qui se lamentaient : « tu ne m’aimais pas autant que je t’aimais »
  • « Pauvre Sacha. Pauvres filles. Le monde les engraisse avec des promesses d’amour. Elles en ont terriblement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu. Les chansons pop à l’eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme « coucher de soleil » et « Paris ». Puis on leur arrache leurs rêves de manière si violente. La main qui tire sur les boutons d’un jean, personne ne regarde l’homme qui crie après sa petite amie dans le bus. »
  • « Je détestais cette conscience involontaire, cette façon dont je remarquais désormais chaque changement de pouvoir et de contrôle, les feintes et les coups bas. Pourquoi les relations ne pouvaient-elles pas être réciproques, les deux personnes développant le même intérêt au même rythme ? »

Merci à Babelio qui m’a envoyé ce livre dans le cadre de son opération « Masse Critique » organisée à l’occasion de la rentrée littéraire.



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